Retranscription du Tuyau, numéro 6, page 4 (19 août 1915)

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Notes Militaires
Ce que leurs yeux ont vu :

A la suite des Armées de la Marne
Extrait d'un carnet de route (suite)

Samedi 12 septembre 1914
Toute la nuit, le bruit sourd de la canonnade a bercé notre sommeil. De grand matin, des troupes commencent à passer sous nos fenêtres dans l'unique rue du village. Elles vont à l'ennemi... Comme notre régiment doit-être aujourd'hui en réserve, nous ne partons qu'à huit heures. V.... A.... où nous avons cantonné est à vingt-cinq kilomètres environ au sud-ouest de Reims. Nous prenons la direction du Nord. Il pleut. Sous le ciel gris, par les champs ou les grandes routes, nos colonnes déroulent leurs méandres bariolés. Le pays que nous traversons, voisin de la Montagne de Reims, n'en a pas la beauté riche. Mais il ne manque pas d'un certain charme prenant. C'est une suite de mamelons aux longues pentes douces, hérisséesde vignes ou couverts de chaumes, avec des bouquets d'arbres dans les plis du terrain. Les étapes et les pauses se succèdent. Depuis cinq heures nous marchons. Il est maintenant une heure. La pluie a cessé et le soleil donne. Le paysage autour de nous a changé d'aspect. Aux molles ondulations de tout à l'heure, succèdent à présent de vraies hauteurs qu'il nous fait escalader par la grande chaleur.
Nous approchons du champ de bataille. Le bruit du canon se fait plus éclatant. Au sommet d'une côte, nous passons devant des caissons d'artillerie. Nous devinons des pièces à notre droite. Nous sommes maintenant à l'ouest de Reims, sur une colline dont les pentes boisées dévalent au Nord, dans la direction du bourg de Q.... Nous pénétrons sous bois. Par un, par deux, nous nous glissons entre les arbres et nous commençons à descendre. Les branches nous fouettent le visage ou arrêtent au passage nos fusils et nos sacs. Nous traversons de larges clairières, où des raisins murissent au soleil. De loin en loin, un petit nuage blanc passe au dessus de nos têtes dans le sillage d'un shrapnell ennemi. Nous voici maintenant en bas de la colline, dans des sous boie que la pluie de la veille a détrempés, que le soleil n'a pu encore sécher. Péniblement, nous avançons un à un par des sentiers boueux d'où s'exhale une odeur d'humus et de décomposition végétale. Enfin nous arrivons à la lisière du bois. Là encore il y a de l'artillerie, une batterie de 75mm qui se dépense sans compter. Nous faisons la pause derrière elle. Etendus quatre par quatre dans l'herbe, malgré la pluie qui a recommencé, nous suivons avec intérêt la manoeuvre des servants que la plupart d'entre nous n'ont pas eu encore l'occasion d'étudier de si près. Notre lieutenant qui en a vu d'autres, s'est enveloppé dans les plis de son grand manteaux bleu et il dort.
On repart. C'est le soir, la pluie tombe maintenant à flots. Nous faisons quelques centaines de mètres et nous voici à l'entrée du village de G..., où nous devons en principe cantonner. Mais nous n'y pénétrons pas encore, car la brigade voisine est aux prises avec les Allemands à deux kilomètres de là et nous pourrions être appelés à intervenir. Nous restons donc dans un champ, sous l'averse. Derrière nous le canon tonne. Devant nous, barrant l'horizon, se dresse une colline boisée que surmonte un panache de flammes. C'est là que l'on se bat. Les Allemands ont creusé des tranchées à flanc de côteau et tandis que notre infanterie cherche à les déloger, l'artillerie incendie derrière eux le village de T... où sont leurs réserves. A chaque coup de canon, la flamme bondit et grandit sur la colline.... Il pleut, il pleut, c'est un déluge. Nous essayons en vain, de nous abriter sous la paille empruntée à des meules voisines. Nous sommes trempés. Enfin à dix heures du soir, les canons se taisent. Là-bas, à l'horizon, les dernières lueurs de l'incendie se traînent mourantes au-dessus des arbres. Les Allemands battent en retraite.
Nous allons cantonner. Il fait nuit noire quand nous pénétrons dans le village de Q... A tâtons presque, nous cherchons les logements qui nous sont assignés. On se bouscule, on se perd. Nous pataugeons dans les ruisseaux grossis par la pluie. Enfin l'on se case. Je suis pour ma part logé sous un hangar exposé à tous les vents dans la cour d'un café, tandis que mon lieutenant, à peine plus heureux, dort dans une voiture dételée. Mais à défaut d'une couche chaude, nous aurons des rêves glorieux, car on vient de nous apprendre que les premières patrouilles du Corp d'armée voisin sont entrées à Reims le soir même.

Dimanche 13 Septembre
Un beau dimanche!
Quelque humidité flotte encore dans l'air le matin, à la suite des pluies de la veille. Mais bientôt le soleil va donner et la journée sera éclatante.
Départ de Q... à 7 heures. Nous prenons la direction de T...., le village où nos camarades se battaient hier. Nous arrivons près de la colline qu'ils enlevèrent de haute lutte. A droite et à gauche de la route, hélas, une quarantaine des nôtres sont étendus dans la formation en tirailleurs où la mort les a surpris. L'un deux,