Retranscription du Tuyau, numéro 7, page 5 (26 août 1915)

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Un Concert au 2e Camp

Quel est celui d'entre nous, déjà vieux captifs favorisés, qui aurait osé prétendre un certain soir de première et grande bataille que l'anniversaire en serait célébré dans un camp de prisonniers d'Allemagne? Je ne le connais pas.
En effet le 22 Août 1914 bon nombre de poilus assistaient à un concert qui n'avait rien de commun avec celui qui nous a été offert dimanche par nos voisins les musiciens du 1er Camp.
Ce même jour de l'année dernière, ses musiciens avaient abandonné leurs instruments pour remplir des devoirs plus impérieux, ceux de brancardiers. Hélas, beaucoup de nos camarades étaient tombés... mais il restait les blessés, ils les ont secourus, soulagés. Maintenant ce sont les prisonniers qui réclament des soins (si j'ose m'exprimer ainsi). Grâce à la présence parmi nous de ses anciens brancardiers, de nouveau possesseurs d'instruments, ils nous les procurent...musicalement.
Aussi je me permets d'être l'interprète des auditeurs pour remercier Mr Chatenet, tous les musiciens sans oublier les habiles organisateurs des concerts pour cette agréable après-midi si vite passée et souhaitons vivement que l'autorité allemande facilite cette oeuvre de bienfaisance, si douce aux prisonniers.
Un poilu

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Chez des Gens d'esprit

Excellente matinée dimanche au Camp IV. On sait que Mr Larché y a su grouper autour de lui une troupe pleine de zèle et d'entrain. Parmi ces acteurs, plusieurs transfuges de scènes provinciales ou même parisiennes possèdent en outre l'expérience du granc public. Ils nous ont joué le "Cultivateur de Chicago", c'est une amusante comédie tirée d'une nouvelle de Mark Twain par Gabriel Timmory. Je ne vous raconterai pas les joyeuses aventures survenues à Sam Brooker pour avoir assumé la responsabilité de rédiger un journal agronomique alors qu'il était incapable de distinguer un navet d'une prune et qu'il prenait le topinambour pour un oiseau, ni comment du coup la vente du Cultivateur de Chicago monta d'une façon fantastique.
Sachez seulement que Mr Larché a été le plus joyeux et le plus trépidant des rédacteurs de journaux (y compris les rédacteurs du "Tuyau") et Mr Roux la plus aguichante des dactylographes. L'oeil hagard, la moustache hérissée, le geste saccadé, coiffé d'un étrange bonnet pointu et brandissant un revolver Mr Vacherot fut un fou effrayant et comique. Entre son grand col de fourrure et son haut de forme un peu démodé apparaît la barbiche blanche de Mr Pairault, vieil abonné gâteux à souhait. M.Mrs Mundler, Lebailleur et Vozelle complètent heureusement cet ensemble parfait.
Auparavant une partie de concert nous avait permis d'applaudir outre ces talentueux artistes M.Mrs Pasqualini, Riguelle, Chanoin, Ville et Christiani. Parmi les meilleurs numéros, je citerai l'instructive et spirituelle conférence de Mr Pairault sur le Chien, et le duo de Carmen chanté par Mr Pierre, Micaëla un peu mâle et Mr Mundler excellent Don Jose.
Gros succès également pour le quatuor que conduit Mr Cornuau.
Rigardin

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Faits Divers

Un beau coup de filet

Il pouvait être 8h 1/2 environ du matin, mercredi dernier, lorsque de sa baraque où il exerce les écrasantes fonctions de sous-chef, on vit soudain surgir, l'air affairé, un de nos plus distingués sous-officiers.
Ayant mis le cap à l'Est, il se prit à fouiller les divers retranchements offerts par le camp à ceux qui comme le sage, n'aspirent à certains moments qu'à vivre cachés. Bien qu'il fût seul, et ne tint pas de sifflet, il procédait a-t-on su par la suite, à une manière de rafle. Son flair de fin limier et de gourmet ne tarda pas à le servir et de l'antre enfumé où ils opéraient, on vit bientôt sortir, l'oreille basse, la (censure), je suppose, entre les jambes, honteux comme trois bizuths qu'un prof aurait pris: le plus grand de nos pelotaris, un florissant gentleman-farinier qui joue à ses heures les Vatel, et un souple loup de mer, tombé dans la lessive. Immédiatement traduits devant leurs juges, les délinquants à qui l'on reprochait de priser trop les charmes de Morphée pas assez ceux de la douche, eurent à répondre de leurs forfaits. Après un court interrogatoire, ce joli trio a été envoyé au dépôt